Par Armando
Il est souvent plus facile de dénoncer les dérives du pouvoir que de résister à la tentation de les reproduire une fois aux responsabilités. La délibération n°023-2026 de l'Autorité de régulation de la commande publique (ARCOP) vient rappeler cette réalité avec une acuité particulière.
À travers son enquête sur l'acquisition d'un véhicule de fonction par le ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts, l'ARCOP ne se contente pas de relever quelques erreurs administratives. Elle décrit une procédure où les règles essentielles de la commande publique ont été largement écartées, au point que les organes chargés d'assurer la transparence se sont retrouvés pratiquement hors jeu.
Ce qui frappe à la lecture de la décision, ce n'est pas seulement le nombre d'irrégularités relevées. C'est surtout le fait que plusieurs responsables auditionnés expliquent avoir agi sur instruction du ministre.
Selon la délibération, la Personne responsable des marchés publics affirme n'avoir jamais participé à la procédure. La Cellule de gestion des marchés publics, pourtant créée pour encadrer ce type d'opération, a été marginalisée. La Commission de contrôle des marchés publics n'a pas validé l'attribution. Le directeur de cabinet reconnaît avoir signé une notification qui ne relevait pas de sa compétence. Quant au président de la CCMP, il admet avoir consulté directement les fournisseurs et préparé le contrat sans respecter la procédure prévue par la loi.
Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait être présenté comme une simple erreur. Mis bout à bout, ils dessinent cependant un système où les garde-fous prévus par le Code des marchés publics ont cessé de jouer leur rôle.
Et c'est précisément ce que souligne l'ARCOP.
Mais cette affaire dépasse le seul cadre administratif.
Elle interroge la trajectoire politique du ministre Isaac Tchiakpé.
Avant son entrée au gouvernement, il incarnait une opposition qui dénonçait régulièrement les pratiques de gouvernance jugées opaques, la concentration des décisions et le non-respect des règles. Ces critiques faisaient partie du discours politique porté contre le pouvoir.
Aujourd'hui, c'est une autorité administrative indépendante qui constate, dans une décision motivée, que la procédure menée sous son ministère s'est affranchie de plusieurs exigences fondamentales de la commande publique.
Le contraste est saisissant. Celui qui dénonçait certaines pratiques se retrouve aujourd'hui confronté à une décision qui met en évidence des dysfonctionnements similaires au sein du département qu'il dirige.
La politique est souvent jugée sur la cohérence. Entre les paroles d'hier et les actes d'aujourd'hui. Entre les promesses de rupture et la réalité de l'exercice du pouvoir.
L'argument de l'urgence, évoqué par certains responsables entendus par l'ARCOP, peine d'ailleurs à convaincre. Le Code des marchés publics prévoit des mécanismes adaptés à des situations exceptionnelles. L'urgence ne dispense pas du respect de la loi. Elle ne justifie pas davantage que des compétences clairement attribuées à certains organes soient exercées par d'autres.
La décision de l'ARCOP rappelle également une évidence souvent oubliée, celle des procédures qui existent pour protéger l'argent public. Elles empêchent qu'une seule personne décide, choisisse et valide à elle seule une dépense financée par les contribuables.
Lorsque ces mécanismes sont contournés, ce n'est pas seulement une formalité administrative qui disparaît, c'est la confiance dans l'action publique qui s'érode.
Au fond, cette affaire pose une question simple mais essentielle : que reste-t-il des principes défendus dans l'opposition lorsqu'on accède au pouvoir ?
La délibération de l'ARCOP ne répond pas à cette question politique. Ce n'était pas son rôle.
En revanche, elle établit des faits. Et ces faits suffisent à nourrir un débat que le gouvernement ne pourra difficilement esquiver.
Gouverner, ce n'est pas seulement dénoncer les dérives des autres, c'est accepter d'être jugé à l'aune des mêmes exigences que l'on revendiquait hier.
Le ministre Tchiakpé vient certes de rentrer dans la tourmente et montre qu'il n'est pas mieux que ceux qu'il a toujours combattu. Mais quelques questions se posent :
-Pourquoi Tchiakpé est le tout premier ministre que l'ARCOP met officiellement à nu, alors des pratiques financières peu orthodoxes et même très graves sont monnaie courantes dans le système qui dirige le pays? Est-ce peut-être parce qu'on veut montrer que l'opposition ne vaut pas mieux que UNIR?
-Etant au gouvernement, et donc dans le système, un ministre peut-il fonctionner autrement que selon les habitudes gouvernementales? Rien n'est moins sûr.
-Pourquoi l'ARCOP publie son communiqué, juste au moment où la cour de justice de la CEDEAO a déclaré anticonstitutionnel le changement de la constitution survenu en 2024 au Togo ? Que cela soit une manœuvre pour détourner l'attention, c'est fort possible.
Autant de questions sur lesquelles nous reviendrons.